La plateforme européenne W arrive. Les utilisateurs quitteront-ils X pour autant ?


L'Europe s'apprête à lancer son propre réseau social, baptisé W, présenté comme une alternative plus vertueuse au X d'Elon Musk. Mais les exemples de Bluesky et Mastodon illustrent à quel point il est difficile de faire rompre les utilisateurs avec la plateforme du milliardaire.

Points clés:

La plateforme W, dont le lancement est imminent, exigera une vérification d'identité pour lutter contre les bots, vecteurs majeurs de désinformation en Europe.

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Anna Zeiter, experte suisse en protection des données et directrice générale de W, a présenté la plateforme en déclarant que « la désinformation systémique érode la confiance du public et affaiblit la prise de décision démocratique ».

La plateforme ambitionne de devenir une alternative crédible à X. Son nom, W, évoque « We » (nous), mais aussi « Values » (valeurs) et « Verify » (vérifier), un pied de nez à peine voilé au réseau d'Elon Musk.

« Le fait que W précède X dans l'alphabet est certainement aussi une coïncidence bienvenue », a confié Anna Zeiter au média suisse Bilanz.ch.

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L'exode des utilisateurs de X n'a eu qu'un succès limité

Cory Doctorow, auteur à l'origine du terme « enshittification » pour décrire la dégradation des plateformes numériques initialement conviviales, soutient que les réseaux sociaux sont conçus pour empêcher les utilisateurs de fermer leur compte en raison de coûts de transition élevés.

Ces plateformes bloquent l'« interopérabilité », c'est-à-dire la possibilité de connecter des services concurrents à leurs réseaux. Autrement dit, une fois que vous quittez Facebook ou X, vous réalisez souvent que vous n'avez plus aucun moyen pratique de rester en contact avec vos amis et abonnés.

Le rachat de Twitter — devenu X — par Musk a provoqué un exode massif vers d'autres réseaux comme Mastodon, les universitaires figurant parmi les plus enthousiastes à partir.

Cependant, une analyse révèle qu'après un engouement initial, de nombreux universitaires sur Mastodon n'ont pas maintenu leur niveau d'activité, tandis que ceux qui sont restés ont constaté un engagement en baisse.

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mastodon twitter facebook
Image par Shutterstock.

L'échec de cette migration s'explique par « l'importance de l'historique accumulé et des communautés solidement établies sur Twitter, parfois depuis plus d'une décennie, qui se sont avérés trop difficiles à abandonner ».

Les coûts de transition sont élevés pour les particuliers, mais ils le sont encore davantage pour les entreprises et organisations disposant d'une base d'abonnés établie et de plusieurs années d'historique de publications.

Dans un contexte de tensions croissantes entre les États-Unis et l'Europe, rester sur X peut s'avérer particulièrement important pour les Européens souhaitant atteindre des Américains aux opinions divergentes et combattre la désinformation à sa source, même si les études montrent que cette approche est rarement efficace.

Après tout, de nombreux dirigeants et institutions européens sont toujours présents sur X, malgré l'hostilité affichée de Musk envers le continent et sa réglementation du numérique. Les milliers d'images dénudées de femmes et d'enfants générées par Grok n'ont pas non plus suffi à les faire quitter la plateforme.

Les Européens ont massivement déserté X depuis son rachat par Musk, mais la plateforme compte encore jusqu'à 102 millions d'utilisateurs actifs dans l'Union européenne en octobre 2025. Cela signifie que près d'un Européen sur quatre utilise encore le réseau.

L'application Monnet, basée au Luxembourg et lancée en 2025 — souvent présentée comme un « Instagram européen» —, mise sur la confidentialité et les contenus à dimension humaine. Elle peine toutefois à décoller, avec à peine plus de 10 000 utilisateurs actifs.

Le cas Bluesky : les utilisateurs changent de réseau, pas d'application

Les évolutions de X sous la direction de Musk ont également provoqué une migration vers Bluesky, une plateforme qui fut d'abord un projet interne à Twitter sous la direction de Jack Dorsey, alors PDG.

Cet exode a été porté par ceux qui s'opposaient aux positions de Musk, à son alliance avec Donald Trump et aux modifications des règles de modération. La base d'utilisateurs de Bluesky a atteint 20 millions en novembre 2024 et 40 millions en 2025, bien que sa croissance ait depuis ralenti.

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Prashant Garg, doctorant et chercheur à l'Imperial College Business School, explique que le plus gros obstacle pour tout nouveau « remplaçant de X » est que les utilisateurs ne changent pas d'application, mais de réseau.

« Une nouvelle plateforme peut être séduisante, mais elle ne devient vraiment "vivante" que lorsque ses utilisateurs y retrouvent rapidement les personnes avec lesquelles ils échangent déjà », confie-t-il à Cybernews.

Une étude co-signée par Garg a démontré que voir ses amis et collègues migrer, et pouvoir reconstituer rapidement sa liste d'abonnements, constituaient les facteurs déterminants pour que les utilisateurs quittant X s'installent durablement sur Bluesky.

« Une nouvelle plateforme peut être séduisante, mais elle ne devient vraiment "vivante" que lorsque les utilisateurs y retrouvent rapidement les personnes avec lesquelles ils échangent déjà. »

Prashant Garg

Malgré une croissance spectaculaire, Bluesky reste loin derrière X et les autres grands réseaux sociaux en nombre d'utilisateurs. X compte environ 600 millions d'utilisateurs actifs, LinkedIn dépasse le milliard de membres, et Facebook comme Instagram dépassent chacun les trois milliards d'utilisateurs.

Anna Zeiter a déclaré aux médias que si le tout Bruxelles politique se mettait à publier sur W plutôt que sur X, ce serait déjà une avancée considérable. Mais l'exemple de Bluesky suggère que c'est plus facile à dire qu'à faire.

Les institutions et responsables politiques européens possèdent des comptes sur Bluesky, mais leur portée y est bien moindre. Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, compte par exemple 1,6 million d'abonnés sur X, contre 120 600 sur Bluesky.

Les utilisateurs accepteront-ils de vérifier leur identité ?

Peu de détails ont filtré sur W, mais il semble que la plateforme pourrait exiger une pièce d'identité pour vérifier ses utilisateurs. Si cette mesure peut s'avérer efficace contre les bots, certains utilisateurs pourraient refuser de dévoiler leur identité à une plateforme numérique.

Une enquête australienne de 2025 révèle en effet que 10 % des utilisateurs de réseaux sociaux abandonneraient toute plateforme exigeant une vérification d'âge impliquant la fourniture d'une pièce d'identité officielle. La génération Z est la plus réfractaire : 45 % préféreraient quitter les réseaux plutôt que de se soumettre à cette vérification.

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Les Européens semblent toutefois plus ouverts à révéler leur identité. Près de la moitié d'entre eux (47 %) estiment que les réseaux sociaux ne devraient être accessibles qu'avec un véritable nom et une preuve d'identité, selon une enquête de 2025.

Parmi les préoccupations les plus souvent citées on trouve l'atteinte à l'anonymat et les risques pour la protection des données personnelles.

Les logos de X et de W
Image par Cybernews.

Une fuite de pièces d'identité aurait des conséquences désastreuses pour les utilisateurs : usurpation d'identité, pertes financières, atteinte à la réputation bancaire.

LinkedIn, la plateforme professionnelle de Microsoft, a lancé en 2023 une vérification optionnelle des utilisateurs par pièce d'identité officielle. Plus de 100 millions d'utilisateurs ont utilisé cette fonctionnalité, mais cela ne représente qu'environ un utilisateur sur dix.

À ce jour, aucune fuite de données d'identité affectant LinkedIn ou Persona, l'entreprise tierce de vérification, n'a été signalée, ce qui suggère qu'il existe peut-être un moyen sûr pour les plateformes de procéder à cette vérification.

La politique pourrait être un facteur décisif

Si l'écosystème actuel des réseaux sociaux peut freiner la migration de X vers W, la politique pourrait bien être le facteur déterminant de l'exode européen depuis la plateforme américaine controversée.

Si Donald Trump décidait de mettre à exécution son projet de s'emparer du Groenland par la force militaire par exemple, l'onde de choc traverserait l'Europe. Dans ce cas, on ne peut exclure que les gouvernements européens interdisent purement et simplement X, ou que les utilisateurs l'abandonnent d'eux-mêmes.

Les ventes de véhicules Tesla, propriété de Musk, ont chuté sur les principaux marchés européens après son entrée dans l'administration Trump. Si cette baisse s'explique en partie par la concurrence féroce des constructeurs chinois de véhicules électriques, elle reflète aussi un état d'esprit général sur le vieux continent.

Les Européens se méfient de Musk et de ses ingérences politiques, qu'il s'agisse de son soutien aux partis d'extrême droite ou de ses attaques contre Bruxelles et sa réglementation stricte des plateformes numériques.

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Elon Musk et un drapeau européen en flamme
Image par Cybernews.

Pas moins de 71 % des Allemands et des Britanniques ont une opinion défavorable de Musk, selon une enquête de 2025. Il sont 63 % à estimer que le patron de la tech n'a qu'une connaissance limitée, voire nulle, des grands enjeux politiques de leurs pays.

Un blocage total de X a déjà été mis en place par la Malaisie et l'Indonésie, qui ont restreint l'accès à la plateforme à la suite du scandale des images de nus générées par Grok. Les Philippines ont suivi, mais l'interdiction y a été de courte durée.

Reste à savoir si l'optimisme d'Anna Zeiter se concrétisera : il y a de nombreux facteurs qui échappent au contrôle de W et détermineront pourtant le succès de la nouvelle plateforme. Prashant Garg estime toutefois qu'il y a des leçons à tirer de Bluesky.

« Faites en sorte qu'il soit facile de retrouver sa communauté dès le premier jour : bonnes recommandations, découverte des contacts, inscription simplifiée. N'exigez pas un basculement radical, la plupart des gens testeront la plateforme en parallèle de X avant de s'engager », conclut-il auprès de Cybernews.


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