Pays par pays : la vague d'interdictions des réseaux sociaux en Europe

Les initiatives visant à protéger les moins de 16 ans des effets des algorithmes et du « doom scrolling » se multiplient à travers le continent. En ligne de mire : les conséquences du mantra de la Silicon Valley — « avancer vite et casser des choses » — qui pourrait reconfigurer les cerveaux des plus jeunes.
Alors que les relations entre les États-Unis et l'Europe sont déjà tendues, la question de la souveraineté numérique s'invite dans les discussions, qui accompagne les inquiétudes autour du stockage des données et des fameux « kill switches » qui pourraient paralyser des entreprises entières. Mais c'est l'impact des géants technologiques sur les enfants qui constitue l'enjeu majeur de ce débat.
Ce qui a commencé comme une problématique scolaire ne l'est pas resté longtemps. Les systèmes conçus pour encadrer le comportement numérique des mineurs finissent inévitablement par s'intégrer à une infrastructure nationale plus large, mêlant données personnelles et identité numérique.Nous sommes entrés de plain-pied dans l'ère de la vérification de l'âge. De nombreux pays européens restreignent déjà l'accès des mineurs aux sites pour adultes. Dans cette perspective, les interdictions des réseaux sociaux ne constituent pas une rupture politique, mais plutôt une extension des dispositifs de contrôle d'âge déjà largement déployés sur le continent.
Sur le banc des accusés, les réseaux sociaux se voient reprocher l'érosion de l'attention, l'effondrement de la concentration prolongée et le déclin de l'esprit critique chez les plus jeunes.Les notifications incessantes, le défilement sans fin et le passage permanent d'un contenu à l'autre nuisent à tous les utilisateurs, quel que soit leur âge. Mais chez les enfants, les conséquences sont plus profondes : la compréhension de la lecture se dégrade, la formation de la mémoire s'affaiblit. Les habitudes d'étude et la patience, deux piliers de l'éducation et du développement cognitif à long terme, s'en trouvent altérées.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
L'un des premiers signaux d'alarme remonte au jour où des documents internes ont révélé que Facebook se vantait auprès des annonceurs de pouvoir identifier les moments précis où les adolescents se sentaient vulnérables, bons à rien ou en crise de confiance.
Au Royaume-Uni, le temps d'écran excessif a été pointé du doigt cette année : des enfants arrivent à l'école dépourvus de compétences élémentaires. Selon une étude, 28 % des élèves ne savent plus manipuler correctement un livre, tentant de faire défiler ou de tapoter les pages comme sur un téléphone ou une tablette.
Vous voulez savoir ce que les autres lecteurs pensent de cet article ? Participez à la discussion ci-dessous.
La Suède faisait figure de pionnière en 2010, lorsqu'elle est devenue l'un des premiers systèmes éducatifs au monde à déployer massivement tablettes, ordinateurs portables et apprentissage sur écran, remplaçant parfois les manuels scolaires par des appareils numériques.
Les écoles traitaient les tablettes comme des outils pédagogiques par défaut, une approche saluée pour son caractère visionnaire et sa rupture avec l'enseignement uniforme. Aujourd'hui, ce même système fait marche arrière et réintroduit les livres physiques, l'écriture manuscrite et l'enseignement magistral.
Interdiction des réseaux sociaux : la carte européenne
Tandis que certains parents se résignent en répétant « Que voulez-vous, tous leurs amis sont dessus », les autorités ont décidé de siffler la fin de la récréation.
L'Australie a été la première à interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Nombre d'adolescents déclarent désormais que ce n'est plus si important. Le succès de cette mesure a incité les gouvernements européens à s'unir pour interdire l'accès à ces plateformes aux moins de 16 ans, afin de répondre aux difficultés croissantes observées par les enseignants dans leurs classes.
Pologne
Contrairement à d'autres pays, le projet polonais de régulation de l'usage des réseaux sociaux par les mineurs repose sur le concept d'identité numérique, plutôt que sur les seules promesses des plateformes.
L'approche du gouvernement polonais s'appuiera sur une nouvelle version de l'application d'identité numérique nationale, permettant de confirmer l'âge d'un enfant sans révéler ses informations personnelles.
Slovénie
La Slovénie prépare une législation visant à interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Le gouvernement slovène présente cette mesure comme une disposition préventive destinée à éviter les effets néfastes sur les enfants, et non comme une sanction.
L'initiative a été principalement élaborée par des éducateurs, et non par des autorités de régulation, avec un accent mis sur le bien-être et le développement des enfants et adolescents. Les législateurs ont indiqué que l'interdiction s'étendrait aux fonctionnalités sociales des principales plateformes, et que des experts contribueront à en définir les modalités précises.
France
Le gouvernement français avance sur l'une des interdictions les plus complètes d'Europe. En effet, les députés ont récemment voté en faveur d'une interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans.
Cette mesure est présentée comme un moyen de définir et de protéger les frontières de l'enfance. Elle couvrira aussi bien les applications de réseaux sociaux autonomes que les fonctionnalités sociales intégrées à d'autres applications. Les responsables politiques ont établi un lien entre cette interdiction et les préoccupations croissantes concernant le sommeil des enfants, leurs capacités de lecture et leur sécurité en ligne.
Espagne
Pour mieux encadrer l'usage des réseaux sociaux par les mineurs, l'Espagne a élaboré un plan en deux volets. Premièrement, les moins de 16 ans seront interdits d'accès aux réseaux sociaux. Deuxièmement, les plateformes devront mettre en place des mécanismes renforcés de vérification d'âge et assumer la responsabilité de l'utilisation de leurs algorithmes auprès des mineurs.
Ce modèle réglementaire place l'Espagne à l'avant-garde des pays européens qui cherchent à transformer structurellement la régulation des réseaux sociaux, plutôt que de se contenter d'ajustements à la marge.
Grèce
Les décideurs grecs s'apprêtent à restreindre l'accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans. Avant même d'envisager une interdiction nationale, ils avaient déjà pris des mesures pour bannir les téléphones des salles de classe. Le gouvernement grec a qualifié l'exposition des enfants aux réseaux sociaux d'« expérimentation sociale à grande échelle aux conséquences potentiellement incalculables ».
Le pays développe également des outils nationaux pour aider les parents et les établissements à appliquer plus efficacement les restrictions d'âge.
Italie
Les législateurs italiens examinent une proposition visant à empêcher les jeunes utilisateurs d'accéder aux réseaux sociaux avant l'âge de 15 ans. Parallèlement, ils travaillent à encadrer le nombre croissant de mineurs qui exercent une forme d'activité commerciale sur ces plateformes.
Le texte prévoit la création de systèmes de « vérification d'âge basés sur l'identité numérique » et fait suite aux pressions croissantes exercées sur les plateformes pour qu'elles respectent les restrictions d'âge.
Danemark
Les responsables politiques danois sont parvenus à un accord de principe pour restreindre l'accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans, mais les modalités précises restent à définir.
L'attention des décideurs danois s'est portée sur l'impact global des réseaux sociaux sur le sommeil des enfants, leur capacité d'attention et la pression sociale qu'ils subissent. Le système danois d'identité numérique nationale contribuera à faire appliquer cette restriction, tandis que les parents conserveront une certaine flexibilité à mesure que le dispositif se précisera.
Finlande
Les dirigeants finlandais ont publiquement exprimé leur soutien à une interdiction totale des réseaux sociaux pour tous les moins de 15 ans, invoquant la diminution de l'activité physique et l'augmentation du temps d'écran liées à ces plateformes.
Bien qu'aucun projet de loi ne soit actuellement en cours d'examen, de nombreux chefs d'établissement ont déjà commencé à limiter l'accès aux téléphones portables pendant les heures de cours. La Finlande considère les réseaux sociaux comme un enjeu de santé publique, signe de la gravité accordée à ce sujet.
Allemagne
Contrairement à ses voisins, l'Allemagne a opté pour une approche différente : aucune interdiction nationale n'est actuellement en vigueur pour les mineurs. Une commission parlementaire évalue actuellement l'impact des réseaux sociaux sur les enfants et la pertinence d'en limiter l'usage.
Les décideurs allemands étudient l'élaboration d'un cadre réglementaire global qui ne reposerait pas sur l'autorisation parentale, afin de remédier aux incohérences d'application entre régions et aux failles dans les conditions d'utilisation des plateformes.
Autriche
L'Autriche prépare une restriction d'accès à TikTok, Instagram et Snapchat pour les moins de 14 ans. Le gouvernement a annoncé vouloir mettre en œuvre cette mesure d'ici la rentrée scolaire 2026-2027.
Dans le cadre de ces projets de loi, la responsabilité de la conformité et de l'application de la mesure incombera aux entreprises qui exploitent les plateformes. Les autorités examinent différentes méthodes de vérification d'âge, notamment l'estimation biométrique ou les contrôles d'identité, à l'image du modèle australien. Mais nombreux sont ceux qui s'inquiètent du caractère potentiellement intrusif de ces procédures.
Union européenne
Il n'y pas d'interdiction des réseaux sociaux pour les mineurs à l'échelle de l'UE, mais de nombreux États membres ont appelé Bruxelles à établir une politique uniforme. L'Union a déjà imposé aux plateformes de développer des mesures de protection des enfants dans le cadre de ses réglementations. La Commission européenne travaille par ailleurs à la création d'un système de vérification d'âge utilisable dans tous les États membres.
Un nombre croissant de pays européens souhaitent instaurer un âge minimum pour l'utilisation des réseaux sociaux à l'échelle du continent. Toutefois, la Commission a mis en garde les gouvernements nationaux contre l'adoption de lois qui contrediraient la législation européenne.
Si la tendance est clairement à un renforcement de la surveillance et de la régulation des plateformes, une interdiction unique à l'échelle de l'UE semble peu probable à ce stade.
Royaume-Uni
La Chambre des Lords britannique a voté en faveur d'une loi interdisant l'utilisation des réseaux sociaux et des VPN à tous les moins de 16 ans. Outre l'adoption de ce nouveau cadre législatif, le gouvernement lancera une consultation sur les mécanismes d'application.
Le soutien de l'opinion publique à la protection des enfants contre les algorithmes des réseaux sociaux et l'accès aux contenus pour adultes est large. Mais en matière de régulation, les motivations de nos élus restent floues. Beaucoup s'interrogent sur les intentions réelles d'autorités qui agissent simultanément aux quatre coins du monde.
Dé donc cette inquiétude.
Imaginons un futur où, dès l'école, la collecte étendue de données issues des systèmes de vérification d'âge et des identités numériques alimente les algorithmes d'entreprises comme Palantir. Ce qui a d'abord commencé par la protection des enfants et la vérification de leur âge pour accéder à leur Xbox ou à leur compte Reddit pourrait insidieusement mener à la criminalisation ou à la suspicion de quiconque utilise un VPN sécurisé.
Les craintes d'un contrôle algorithmique sont-elles prématurées ?
La menace la plus préoccupante qui se profile à l'horizon est sans doute le moment où les gouvernements s'associeront à des entreprises technologiques et d'intelligence artificielle pour exploiter l'empreinte numérique de chaque citoyen.
La régulation dépasse rarement son périmètre initial, surtout lorsqu'elle repose sur une infrastructure technique permanente. Les interdictions de réseaux sociaux sont aujourd'hui présentées comme un moyen d'unir une société polarisée contre un épouvantail numérique.
On peut admettre que les décideurs actuels agissent de bonne foi pour protéger les enfants. Mais ces mêmes technologies et législations pourraient-elles demain servir à ériger des points de contrôle en ligne menaçant les libertés — numériques comme physiques — de la prochaine génération d'électeurs ?
Les amateurs de la série Westworld reconnaîtront les dangers d'un monde où chaque clic, déplacement, transaction, relation et hésitation devient partie intégrante d'un modèle probabiliste qui décide de qui obtient une opportunité et qui n'en obtient pas.
Westworld a mis à nu, derrière le vernis marketing, la dynamique de pouvoir sous-jacente. Un futur où les citoyens ne seraient plus contrôlés par la force, mais par les données, ça n'était jusqu'ici que la vision d'une série de science-fiction. Espérons qu'il en reste ainsi.
Découvrez plus de contenu Cybernews exclusif sur YouTube